99 notes préparatoires au règne animal (3/3)

Image et texte : Danièle Momont
(la première partie du poème se trouve ici, la deuxième )


65. On recense des axolotls dits chimères — dans un poème cela peut servir.


69. poème (filigrane)
chercher la petite curieuse à cornes
la bête
morte la brave à concours, mort le venin
la bête
reprendre du poil de la noire à deux dos
la bête


74. Il arrive, chez les grands singes (apes), qu’on observe des relations homosexuelles — de même Gore Vidal sans mot dire (plus tard il y aurait Les sucettes & France Gall) suggéra un Ben-Hur gay — le futur président (de la National Rifle Association) — Ne dites rien à Chuck, il tombera en morceaux s’il apprend de quoi il s’agit — dessillé, s’étrangla, l’animal.


81. Préférer pour un règne infrangible les fonctions régénératives de l’axolotl ?
[JC] le temps se sent moins si l’on reste immobile
ou la cryptobiose du tardigrade — règne pérenne ?
règnes éternels ; increvable, inextirpable, inusable ; chronique & sempiternel règne.
coriacité des règnes animals
[JC] = citations de Julio Cortázar (trad. Laure Guille-Bataillon)


86. [MJP] poème (gestomètre de Nénette) 3/3
Poser pied droit sur bidon bleu, le gauche agriffant toujours l’aussière.
Dans cette pose impossible aux sapiens jeter aux sapiens des regards d’incommunicabilité.
Lever la tête.
Exhiber son sac laryngé.
Grimacer comme il convient de faire
— actionner amplement les margelles molles de la grande bouche.
Faire errer son œil (mi veule & mi humain) de sous les arcades.
D’un couple d’orteils gauches glisser entre les vastes lèvres flasques un brin de paille
— montrer qu’on est décidément très, très préhenseur.
Cogner un peu contre la vitre armée rayée le fût bleu, pour faire un peu peur.
Baratter un peu la paille pour faire un peu bête.
Couler, sa grosse tête bourrelée rentrée dans les épaules barbues et mâchonnant le fétu, de longs regards sapiens aux humains.
Rêver, un pied contre son cœur.
[MJP] = Ménagerie du Jardin des Plantes
Nénette : doyenne des orangs-outans de la Ménagerie du Jardin des Plantes (arrivée le 15 juin 1972)


89. La néoténie de l’axolotl voue-t-elle les 99 notes préparatoires à le rester (préparatoires) ?


90. Alertez les bébés.


95. Au contraire de l’axolotl, la grenouille en mûrissant perd sa queue que larve elle a telle qu’une pointe de pinceau — à peine le temps pour elle de rédiger le mot anoure — en déduira-t-on que le règne de l’urodèle est plus propice à l’écriture ?


98. Pas de paupières


99. ¿Quién habla?

99 notes préparatoires au règne animal (2/3)

Image et texte : Danièle Momont
(la première partie du poème se trouve ici)


26. On a vu La planète des singes ; on se méfie de Charlton Heston.


29. [JC] silence abyssal + méditation désespérée + douleur sourde + effrayante pureté + cruauté implacable + cannibalisme d’or + souffrance bâillonnée + torture rigide + royaume aboli + condamnation éternelle
[JC] = citations de Julio Cortázar (trad. Laure Guille-Bataillon)


30. Le lion est mort, vive le soir.


33. [MJP] poème (monostique paysager aux rapaces nocturnes)

Du duc, chouette ! — du petit, du moyen et du grand —, et les deux cent soixante-dix degrés de l’harfang contre les cent quatre-vingts du poème.
[noter l’intérêt stratégique de l’harfang, sa tourelle]
[MJP] = Ménagerie du Jardin des Plantes


35. Quand en quatre-vingt-deux Cortázar entreprend Les autonautes de la cosmoroute, s’y inscrit le règne animal (les premières gouttes de pluie effleurent les cornes délicates [de l’escargot], […] qui s’enferme précipitamment dans sa petite maison spiralée), dont une part menue s’aplatit la couronne contre le pare-brise du combi Volkswagen (roadkill).


39. De ces deux règnes animals, quelle huile encensera-t-on : Ursus, gorille & général, ou bien Charlton Heston, sapiens & président (de la National Rifle Association) ?


41. Il est temps de causer axolotl.


50. Si l’homme est un loup pour l’homme — d’où il appert que tous ne sont pas entrés dans Paris —, d’où vient qu’on déplore des victimes chez les moutons du Mercantour quand pas la queue d’une parmi les cochons qui sommeillent ?


51. [JC] dès le premier instant j’avais senti que quelque chose me liait à eux, quelque chose d’infiniment lointain et oublié qui cependant nous unissait encore


53. [MJP] poème (gestomètre de Nénette) 2/3

Observer l’observateur.
Se coller encore à la vitre rayée (renforcée) sans se dépaqueter pour autant.
Prendre la pose.
La garder.

« Elle nous regarde, oui… »
« Bon, allez… »
« Ça fait trois fois que je te dis calme-toi. »

Du bout des doigts sécots tâter les dents et lèvres.
Des deux mains, à pleines deux mains s’emparer des haubans.
Écarter les jambes, auréolée de poils épars, de crin nimbée, horripilée.
Poser encore telle qu’attendue par les sapiens, plus qu’humaine et moins qu’humaine, repoussoir & fascination.
Jouer des orteils aussi bien que des doigts (montrer, prouver que l’on est quatre fois préhensile).
Désescalader.
Tirer tréfiler tendre allonger patte en bas.
Nénette : doyenne des orangs-outans de la Ménagerie du Jardin des Plantes (arrivée le 15 juin 1972)

99 notes préparatoires au règne animal (1/3)

Image et texte : Danièle Momont


99 notes, c'est long, aussi les a-t-on nombrées en nombres de Queneau, en sorte que les quatre-vingt-dix-neuf sont trente — règne à trous.


1. Une autre façon de regarder


2. [JC] je descendis le boulevard de Port-Royal, le boulevard Saint-Marcel, celui de l’Hôpital, je vis les premiers verts parmi tout le gris et je me souvins des lions
[JC] = citations de Julio Cortázar (trad. Laure Guille-Bataillon)


3. À la Ménagerie du Jardin des Plantes, les orangs-outans font de la corde raide ; en Indonésie, les orangs-outans sont sur la corde raide.


5. On a lu Demain les chiens de Clifford D. Simak ; on se méfie des chiens. On n’a pas lu Les fourmis de Bernard Werber ; on se méfie de Bernard Werber.


6. [MJP] poème (morale élémentaire de la MJP)


Virginie noyée / ménageries royales / Paul éploré
ours brun

koudou sculptural / couagga disparu / ménagerie éclipsée
poudou brun

verrière endommagée / installations dégradées / rénovations successives
ours blanc

Castor l’éléphant :
dévoré
Pollux l’éléphante :
boulottée
— par combien
de Parisiens
claque-faims (la Commune) ?

Virginie disparue / espace enclavé / Paul éclipsé
espèces transférées
[MJP] = Ménagerie du Jardin des Plantes


9. Le 26 août prochain, on célèbrera le centenaire de Julio Cortázar : accort hasard.


11. Un mien ami par ailleurs entiché du mot scramasaxe eut envie jadis de consacrer un documentaire au babiroussa — comparer leurs mérites : le règne du babiroussa (défensif — deux paires chacun sur le museau) et du scramasaxe, autrement dit celui, tant sapiens, de l’ouvertement offensif.


14. [JC] au dehors, mon visage s’approchait à nouveau de la vitre, je voyais ma bouche aux lèvres serrées par l’effort que je faisais pour comprendre les axolotls. J’étais un axolotl et je venais de savoir en un éclair qu’aucune communication n’était possible


18. Mais où est donc ornithorynque ?


23. [MJP] poème (gestomètre de Nénette ) 1/3

Mettre un pied une main un pied une main devant l’autre.
De la gauche effleurer sa tignasse.
Virer droite, épaules roulant, le regard toujours vers les sapiens en visite et les cris des enfants.
Activer pied main pied main pied main pied main pied main…
De la droite au bout du long, long bras hirsute à tendre long, s’emparer d’une corde
— montrer, prouver qu’on est arboricole.
Ne pas cesser de contempler la foule.
Se donner à elle en spectacle.
Feindre de se donner en spectacle.
Des main et pied gauches dans un même mouvement de balancier se jucher sur & se pendre à : des cordes grosses (de quelle Arche cette corderie ?).
Cramponner la corde en V.
Conserver tendu le bras gauche hispide pour l’accroche.
Tasser le reste de la masse, bloc opaque.
Affaler en monceau le poil, la rousseur buissonneuse, le gras, le goitre et les bajoues.
Nénette : doyenne des orangs-outans de la Ménagerie du Jardin des Plantes (arrivée le 15 juin 1972)

Le retour de l'escargot (4/4)

Les Escargots ailés avaient plié bagage et remontaient vers le nord.
Interprétant cette rencontre comme un signe du destin, je décidai de me joindre à ceux qui allaient peut-être me rapprocher de mon trapèze ou, qui sait, m’y ramener une bonne fois pour toutes.

La joyeuse et imposante caravane se remit en marche, pour une lente traversée du centre de la France, qui devait conduire tout ce petit monde à Paris. Parfois, le cirque dressait son chapiteau dans une ville ou un village pour quelques représentations.

J’étais un escargot heureux. Toute la troupe m’avait adopté(e), hommes et bêtes.
Paula Valéry, la dresseuse de tigres, me trouvait très exotique et voulait absolument m’intégrer à son numéro, mais je refusai catégoriquement. Même s’ils avaient belle allure avec leur fourrure rousse rayée de noir, je ne voulais pas partager une cage avec des mammifères carnivores. Par contre, j’acceptai, au pied levé, de rendre service au célèbre illusionniste italien Bernardo Cormieri, dont l’un des tours mettait en scène une blanche colombe. Cette dernière venait de lâcher les Escargots ailés pour suivre d’un coup d’aile une tourterelle rieuse qui avait su l’embobiner avec ses roucoulades.
Le magicien humilié, abattu par la trahison des tourtereaux tourterelles, menaçait de ne plus entrer en piste. Mais c’était sans compter sur le directeur du cirque, pour qui The show must go on, y compris les jours de tempête. Puisqu’il n’y avait plus de colombe pour sortir du chapeau, ni de lapin savant, pourquoi pas un escargot ? Après tout, l’important n’était pas l’animal mais le caractère magique de son apparition !
Flattant l’ego de Cormieri, le rusé directeur mit en avant le caractère exceptionnel, voire novateur d’un tel numéro. Jamais un escargot n’avait surgi d’un chapeau. La prochaine représentation serait une première mondiale, qui assurerait définitivement le succès international à l’illusionniste ! Cormieri, convaincu, m’engagea sur-le-champ.
Pour que les spectateurs me voient mieux, on me couvrit de paillettes fluorescentes, qui me changèrent en luciole colimaçonne du plus bel effet.
Je m’amusais beaucoup.

Après plus de trois mois de voyage, camions et caravanes atteignirent Paris. À regret, je dus quitter mes nouveaux amis. Cormieri, inconsolable, se cramponnait à mon péristome. Au terme d’adieux déchirants à l’orée du bois de Vincennes, je m’accrochai au porte-bagages d’un Vélib’, navré d’en avoir fini avec ce long voyage sud-nord, mais heureux de remonter bientôt sur le trapèze où j’allais retrouver mon si cher caracol.

Texte : Joëlle Olivier
Illustration : pebblepixie.deviantart.com

Le retour de l'escargot (3/4)

Sur la pente où je me trouvais, qui descendait jusqu’à la rivière, je profitai de ma forme hélicoïdale pour exécuter un magnifique roulé-boulé.

Au centre du champ se dressait un petit chapiteau avec, tout autour, quelques manèges et baraques de foire. Sur une grande pancarte, en lettres rouge et or, était inscrit : Les escargots ailés, compagnie de cirque aérien.

Nom d’un caracol !

J’approchai lentement du chapiteau, espérant profiter d’une représentation au cours de laquelle je pourrais admirer des collègues trapézistes. J’arrivai hélas trop tard. Le spectacle était terminé, et seuls les manèges, les baraques à pommes d’amour, à guimauve et barbe à papa brillaient de tous leurs feux.

Déçu(e), je m’éloignai et repris mon bonhomme de chemin.

Il me fallut plusieurs semaines de marche avant de repérer un long cortège d’étranges camions colorés stationnés le long de la route. Comme j’ai une très mauvaise vue, je compris seulement de quoi il s’agissait lorsque je me trouvai nez à nez avec un visage de CLOWN .

« Un jour.
Un jour, bientôt peut-être.
Un jour j’arracherai l’ancre qui tient mon navire loin des mers.
Avec la sorte de courage qu’il faut pour être rien et rien que rien, je lâcherai ce qui paraissait m’être indissolublement proche.
Je le trancherai, je le renverserai, je le romprai, je le ferai dégringoler.
D’un coup dégorgeant ma misérable pudeur, mes misérables combinaisons et enchaînement “de fil en aiguille”.
Vidé de l’abcès d’être quelqu’un, je boirai à nouveau l’espace nourricier.
A coup de ridicules, de déchéances (qu’est-ce que la déchéance ?), par éclatement, par vide, par une totale dissipation-dérision-purgation, j’expulserai de moi la forme qu’on croyait si bien attachée, composée, coordonnée, assortie à mon entourage et à mes semblables, si dignes, si dignes, mes semblables.
Réduit à une humilité de catastrophe, à un nivellement parfait comme après une intense trouille.
Ramené au-dessous de toute mesure à mon rang réel, au rang infime que je ne sais quelle idée-ambition m’avait fait déserter.
Anéanti quant à la hauteur, quant à l’estime.
Perdu en un endroit lointain (ou même pas), sans nom, sans identité.

CLOWN, abattant dans la risée, dans le grotesque, dans l’esclaffement, le sens que contre toute lumière je m’étais fait de mon importance.
Je plongerai.
Sans bourse dans l’infini-esprit sous-jacent ouvert
à tous
ouvert à moi-même à une nouvelle et incroyable rosée
à force d’être nul
et ras…
et risible… »

(Henri Michaux, « Peintures » (1939), in L’espace du dedans, Pages choisies, Poésie/Gallimard, 1966)

Texte : Joëlle Olivier
Illustration : Jeremias Ritter (vers 1630)