Journal (02)

Mardi – Depuis deux nuits j’occupe la nuit à des rêves profus dont j’oublie tout au réveil, chassés par l’œil qui s’ouvre, par le monde accouru à trois cent mil kilomètres seconde.

Samedi – D’un coup je lève une tempête (nous sommes à l’heure du déjeuner, de loin en loin je mastique avec bruit (je hais qu’on mâche fort, moi comprise, d’où cela nourrit ce midi ma fureur — tandis que ma voix, altérée par le passage, hier, de l’endoscope, raille mon éclat (un autre pétrole pour le petit moteur de l’ire))), j’épands peu à peu ma suie, je l’épands avec système, inexorablement ; ça pellette à force et forcément vers J, puis recru cela se tait & tombe, je deviens la bonace (les traits de J, ses traits durant ces krachs : non de l’effondrement ni de l’effroi mais la déroute, la déperdition, la parésie ; frappés un par un sans sombrer ; cotis), au final nous assagissons l’engin, nous alestons assez le drap noir pour qu’il s’élève puis file ; nous causons ; nous nous mignotons.

• « Il remit le livre de poésie sur l’étagère et quitta la librairie. En sortant, il avait l’air très détendu. Je m’avançai et vis son hésitation qui traînait par terre.
Elle était comme de l’argile, mais nerveuse et agitée. Je la mis dans ma poche. Je la rapportai chez moi, et comme je n’avais rien de mieux à faire de mon temps, je la pétris, pour en faire ceci. »
(Richard Brautigan, La Vengeance de la pelouse)

• Unité de lieu : le canapé
Unité d’action : la migraine
Unité de temps : nous sommes Dimanche
On aurait tort pourtant d’en faire un drame.

Samedi — L’après-midi nous dormons beaucoup telles que de petites bêtes — ses genoux, pour ma tête ; sa joue contre ma hanche ; le crâne sur le bras ; les cuisses le ventre ; de loin en loin la bouche et l’œil dans l’œil. En début de soirée, ses pieds sur mes épaules et les siens sur les miennes à la télé nous entrevoyons l’hanami (« je me sens comme si j’étais tombée amoureuse ; une sensation à la fois salée & sucrée »), j’entends, c’est forcé, le shakuhachi, tantôt trillant tantôt piaulant, glatissant — étranglé (se tranchant comme un instant la gorge pour qui n’en connaît mais) —, j’apprends les jambes dans ses jambes qu’il existe là-bas une météo des fleurs, chargée de prévoir & d’annoncer, cartes à l’appui, l’éclosion région par région — ça s’ouvre d’un coup, fane d’un coup et le tout clos sur un topo jean-jean d’inspiration bouddhiste, avec tombée de pétales sur un lac où des barques vont.

Samedi — On croit tard à des trombes. Rien. Presque, même, un air, un instant, de soir d’été, hors l’ample platane qui s’échevelle en chuintant comme un gaz.

Lundi — J’ai demandé l’autre jour à J, qui posait son rouge devant la porte à miroir de l’entrée — J joue du tube de fard —, si je pourrais sous peu filmer son geste d’appliquer le stick gras du centre vers la commissure de la lèvre, du centre en direction de l’autre, puis d’oindre enfin d’un trait l’inférieure avant de presser ces margelles, d’accoupler, pommadés entre fuchsia vif et bonbon, les limaçons.

[photo : Danièle Momont]

1 commentaire:

Anne-Charlotte Chéron a dit…

Rien de mieux ou de plus à dire que : j'aime & merci !